Depuis quelques années, une erreur de diagnostic a fait que les partisans d'une réforme du système se sont focalisés à tort sur le collège unique.
Vouloir en finir avec le collège unique part d'un bon constat : ça ne marche pas, mais vouloir en finir avec le collège unique, c'est se tromper de cible. En fait, la cible qu'une vraie réforme du collège devrait atteindre est plus petite. C'est le lieu où, les enseignants et les parents d'élèves le savent bien, la grande hétérogénéité des élèves joue son rôle déstabilisateur, condamnant certains élèves à une humiliation quotidienne et d'autres à cet ennui que j'évoquais plus haut.
Ce lieu, c'est la classe, cette construction arbitraire où, en début d'année - « rentrée des classes » - on fourgue 25 à 30 élèves qui sont condamnés à fonctionner ensemble jusqu'à la « sortie des classes », le choix de la composition des classes étant laissé à la discrétion du chef d'établissement ou de son adjoint. Parfois, l'intervention de parents d'élèves oblige à faire quelques ajustements mais on peut dire qu'à partir du 15 septembre les classes sont « opérationnelles » et rien, sauf une éventuelle exclusion d'un élève de l'établissement, ne viendra remettre en cause cette organisation, même si l'on constate de graves disfonctionnements.
Il y a les bonnes classes, celles dans lesquelles les disparités entre les élèves ne dépassent pas deux niveaux. On retrouve ainsi dans une classe de sixième des élèves qui savent parfaitement lire et écrire, qui ne font que quelques rares fautes d'orthographe, qui peuvent lire et commenter « Le journal d'Anne Frank », qui maîtrisent parfaitement les quatre opérations et des élèves qui n'en sont pas tout à fait là, qui lisent encore « Martine à la plage », qui ne maîtrisent pas bien la division ou la multiplication avec virgule. Si les élèves du second groupe ne sont pas trop nombreux, le professeur peut encore « gérer » la situation.
Mais il y a aussi, surtout, les « mauvaises classes », celles dans lesquelles il peut y avoir des disparités de quatre ou cinq niveaux : ces mêmes élèves parfaitement à l'aise évoqués plus haut, et des élèves qui ne savent ni lire ni écrire, ou qui écrivent en phonétique avec une faute à chaque mot ; des élèves qui savent peut-être faire une addition simple mais pour qui la soustraction est encore un mystère. Dans ces classes là, le professeur, quelle que soit sa bonne volonté et quelles que soient ses compétences, ne peut qu'être dépassé par les événements.
La question que l'on peut se poser est la suivante : pourquoi a-t-on conservé depuis plusieurs dizaines d'années une organisation du collège qui fonctionnait relativement bien jusque dans les années 60, c'est à dire jusqu'à la suppression de l'examen d'entrée en sixième (qui assurait une relative homogénéité aux classes de collège) mais qui a, depuis, fait la preuve de son inefficacité ? On peut se demander pourquoi, dans le souhait très louable de démocratiser l'enseignement secondaire, et plus particulièrement le collège, on n'a pas imaginé que cette ambition obligeait de repenser complètement son fonctionnement.
Les propositions qui vont suivre sont le fruit d'une réflexion personnelle entamée dès que j'ai commencé à enseigner au collège, en 1982, après une première expérience d'enseignement aux Etats-Unis entre 1965 et 1968, puis sept ans d'enseignement du Français auprès d'adolescents autistes et schizophrènes dans un hôpital de jour de la Guidance Infantile.
EN FINIR AVEC LA MISE EN CLASSES
Certains peuvent penser que la mise en classes des élèves est une réalité incontournable. Il n'en est rien et, avec un tout petit peu d'imagination, on peut très bien concevoir un collège dans lequel les élèves, au lieu d'être enrégimentés pour dix mois dans une classe, iraient tout au long de la semaine de cours en cours, chacun de ces cours pouvant rassembler des élèves différents en fonction d'un certain nombre de critères parmi lesquels celui de la capacité de suivre le cours serait incontournable. L'objectif recherché serait de ne jamais placer un élève devant un obstacle qu'il ne peut pas franchir.
UNE SEMAINE DE 18, 21, 24, 27 OU 30 HEURES OU LE COLLEGE EN 3, 4 OU 5 ANS
On le sait bien, tous les élèves n'ont pas les mêmes capacités d'apprentissage. Et à moins d'imaginer que l'on pourra un jour cloner les enfants, la meilleure école primaire du monde ne produira pas, à la sortie, des enfants parfaitement formatés, et c'est tant mieux ! Certains élèves apprennent vite et sans effort, d'autres sont beaucoup plus lents et leur apprentissage est plus laborieux.
Si elle veut donner à chacun ses chances de réussir, l'organisation du collège doit tenir compte de ces différences.
UN EMPLOI DU TEMPS INDIVIDUALISE
L'emploi du temps d'un élève serait élaboré à la rentrée en fonction de ses capacités (pré-requis) et de ses affinités. Chaque élève aurait ainsi un emploi du temps individualisé adapté à son rythme d'acquisitions. C'est pourquoi les élèves pourraient avoir des semaines plus ou moins chargées : les emplois du temps hebdomadaires les plus légers pourraient être de 18 heures de cours, les plus lourds de 27, voire 30 heures. La durée hebdomadaire pourrait également varier au cours de l'année, divisée en deux semestres. Un élève pourrait ainsi avoir 18 heures de cours au premier semestre, puis 21 ou 24 au deuxième semestre, s'il le souhaite et s'il en démontre les capacités.
Chaque cours, qui serait donc construit sur une base semestrielle, aurait une durée hebdomadaire de 3 heures, quelle que soit la discipline concernée. A la fin de chaque semestre, l'élève serait crédité de 3 unités correspondant à chaque cours, quel que soit le niveau du cours. Le Diplôme des Collèges serait attribué à l'élève quand il aurait acquis 180 unités de valeur, que cela soit en 3, 4 ou 5 ans.
Le redoublement éventuel ne pourrait concerner qu'un cours dans lequel l'élève n'a pas réussi. Cela devrait être exceptionnel puisque le choix des cours se ferait en fonction des capacités de l'élève. L'élève pourrait avoir le choix entre le redoublement d'un cours et l'inscription à un autre cours dans la même discipline.
UNE NECESSITE ABSOLUE : LE TUTORAT
Un tel système ne pourrait fonctionner que si chaque élève disposait dans l'établissement d'un « tuteur » chargé de l'orienter dans le choix de ses cours et, tout au long de sa scolarité, de suivre son évolution.
Chaque enseignant du collège serait donc appelé à exercer son tutorat sur une douzaine d'élèves qu'il pourrait recevoir régulièrement, individuellement ou collectivement, avec ou sans les parents, pour faire le point.
EVITER L'HYPER SPECIALISATION
Il est évident que le choix des cours suivis par un élève devrait, sur l'ensemble de son passage au collège, recouvrir l'ensemble des domaines proposés : Français et littérature, sciences humaines, sciences naturelles, mathématiques et sciences physiques, langues étrangères, technologie, arts plastiques et éducation musicale, Education physique et sportive, voire de nouvelles disciplines que l'on pourrait introduire au collège pour élargir l'éventail des possibilités offertes aux élèves : photographie, informatique, théâtre, pratique d'instruments de musique, etc....
Il pourrait cependant être envisagé pour certains élèves qui présenteraient de fortes affinités avec un domaine particulier (la technologie ou les Arts plastiques par exemple) et une très faible affinité avec un autre domaine (les langues étrangères ou l'éducation musicale) de privilégier les matières qui permettent à l'élève en difficultés de réussir et donc de se construire une image positive. Sur les 180 unités de valeur exigibles pour le Diplôme des Collèges, un élève pourrait ainsi avoir obtenu 18 crédits en Français mais 24 en Mathématiques, ou l'inverse. Par contre, il ne pourrait pas avoir obtenu 60 crédits en Français et seulement 3 en Mathématiques. Il appartiendrait au tuteur de veiller à ce que le cursus de l'élève soit relativement équilibré. Une hyper spécialisation ne serait évidemment pas souhaitable.
LA FIN DES CONSEILS DE CLASSE
Les classes n'existant plus, les Conseils de classe n'auraient plus de raison d'être et pourraient être remplacés par des conseils pédagogiques semestriels au cours desquels les enseignants d'une même discipline pourraient faire le bilan du travail des élèves qu'ils auraient accueillis dans un de leurs cours et qui, au semestre suivant, seraient susceptibles d'avoir un nouvel enseignant.
NIVEAUX 100 – 200 – 300 et 400
Dans chaque discipline, les cours seraient classés par niveaux suivant leur difficulté et en fonction des pré-requis. La majorité des élèves entrant au collège seraient sans doute orientés vers des cours de niveau 100, mais certains, ceux que j'évoquais plus haut et qui s'ennuient au collège, pourraient être orientés, dès leur entrée au collège, vers des cours de niveau 200, voire 300. Parmi les élèves qui sont aujourd'hui en « cinquième », et qui accumulent les mauvaises notes, et qui finissent par baisser les bras, certains seraient orientés vers des cours de niveau 100 d'une discipline pour leur permettre de se mettre « à niveau » avant d'aborder les niveaux 200 ou 300 de cette même discipline. Un même élève pourrait ainsi se retrouver pendant un trimestre dans des cours de deux ou trois niveaux différents, suivant le niveau qu'il a acquis dans chacune des matières. Un élève de 12 ans, très doué en mathématiques, pourrait être en Math300 alors que ses difficultés en Français ne lui permettraient pas d'être dans un cours de niveau 200. Les cours réuniraient donc des élèves dont les âges pourraient être très divers. L'important étant que l'élève se trouve toujours dans un cours qui correspond à ses acquis et à ses capacités.
UNE REFORME QUI DEVRAIT PLAIRE A TOUT LE MONDE
Chaque fois qu'il a été question de faire une réforme du collège, il y a eu des oppositions, soit des enseignants, soit des parents d'élèves, soit des deux à la fois.
La réforme qui est proposée ici ne devrait logiquement soulever aucune opposition, bien au contraire.
Les parents d'élèves devraient se féliciter de voir se mettre en place une organisation qui tiendra enfin compte de la réalité individuelle de chaque enfant et qui lui proposera un parcours individualisé. Ainsi, les parents des élèves les plus doués verront que leurs enfants peuvent faire preuve, au collège, de tous leurs talents et ne sont plus retenus dans leur élan par un système qui tend à niveler par le bas.
Les parents des élèves qui entrent au collège avec de sérieux retards verront que les difficultés de leurs enfants sont prises en compte dès leur arrivée. Il en sera ainsi fini de ces enfants qui souffrent tout au long de leur scolarité, confrontés qu'ils sont à l'échec permanent, humiliés par la comparaison inévitable avec les élèves qui réussissent.
Quant aux enseignants, comment n'accueilleraient-ils pas avec enthousiasme un système dans lequel ils ne seront plus confrontés à l'hétérogénéité des classes ; un système dans lequel ils seront amenés à élaborer eux même le contenu de leurs cours en fonction de leurs propres affinités, tout en restant, bien sûr, dans le cadre des orientations définies au niveau national.
Comme les élèves, les enseignants pourraient, à partir d'un horaire plancher et dans le cadre d'une négociation au sein de l'équipe pédagogique, être amenés à définir la durée hebdomadaire de leur présence auprès des élèves, celle-ci pouvant varier de 15 heures à 21 heures.
Enfin, et ce n'est pas le moindre des arguments, cette réforme/refonte du collège ne demande pas de moyens financiers supplémentaires. Elle repose sur une simple réorganisation du fonctionnement : Mise en place d'une semaine d'orientation en début d'année permettant aux élèves entrant au collège de faire la connaissance de leur tuteur et, sur la base de tests d'évaluation qui pourraient avoir été faits en fin de CM2, (au lieu du début de la sixième), d'élaborer leur emploi du temps du premier semestre. Les autres élèves feront de même avec leur tuteur. Semaine d'orientation début février de l'année suivante pour élaborer les emplois de temps du deuxième semestre.
Même s'il en à parfois l'air, ce texte ne prétend pas proposer une refonte clefs en mains, de tous les collèges de France. Il a pour ambition de contribuer à un débat qui me semble avoir été lancé sur de mauvaises bases. Il propose une piste de réflexion qui n'a jamais été explorée, si ce n'est dans un document déjà intitulé « Pour un collège de toutes les réussites » que j'avais adressé en 1993 à Monsieur François Bayrou, alors Ministre de l'Education Nationale, quand il avait souhaité consulter les enseignants.
La réforme du collège est une urgence absolue. Il ne faut pas la rater !
Toulouse, le 22 septembre 2007





